18.
Cérémonie
Les trois jours suivants, Matt se contenta de rester dans le manoir, ou juste autour, pour aider à la coupe des racines et des lianes. Il fallait s’en occuper chaque jour si on ne voulait pas voir disparaître les rares sentiers déjà étroits. La végétation poussait à une vitesse démentielle.
Il ne mentionna à personne la petite conversation qu’il avait surprise dans le couloir, gardant ce secret pour lui en attendant d’en savoir davantage sur chacun. Il effectuait de courtes tâches, pour ne pas fatiguer son corps trop vite. Plume l’accompagnait le plus souvent, et on lui répéta qu’il était rare de la voir si souvent dans le manoir. Matt en fut ému, Plume était son chien, il n’en pouvait plus douter. Plus étrange encore : elle avait beaucoup grandi pendant son coma. Elle lui arrivait à présent à l’épaule, ce qui faisait d’elle le plus grand chien qu’il ait vu de sa vie.
Doug, quant à lui, n’en revenait pas de la résistance de son patient. Il lui semblait inconcevable qu’on puisse tenir aussi longtemps debout après être resté alité pendant cinq mois. Matt supposa que c’était parce qu’il se levait pour aller aux toilettes durant son coma, même s’il le faisait comme un somnambule, ce qui ne semblait pas convaincre Doug.
Il fit la connaissance des autres Pans qui vivaient sur l’île : Mitch et ses grandes lunettes, l’artiste de la bande, capable de dessiner n’importe quoi en quelques minutes du haut de ses treize ans seulement ; Sergio, musclé et au tempérament de feu ; la douce Lucy et ses immenses yeux bleus qui déclenchaient des gloussements chez les garçons plus âgés. Mais il ne revit pas Ambre, à son grand regret. Il notait l’existence de clans au sein de l’île, les plus jeunes traînaient ensemble, et un peu à l’écart, il vit trois costauds discuter comme s’ils formaient un groupe distinct et soudé.
Le soir du cinquième jour après son réveil, une réunion fut organisée dans la grande salle du Kraken — Matt avait découvert que les Pans de l’île disaient rarement « manoir », mais le nom de l’animal mythologique qui le caractérisait.
Matt suivit l’arrivée de chacun depuis le haut balcon. La salle se remplit peu à peu, tous allaient se chercher un verre avant d’occuper une des nombreuses chaises installées le long des tables en bois massif. Matt se demanda s’il devait les rejoindre, mais préféra rester sur son perchoir d’où il avait une vue d’ensemble.
Après un moment de confusion, Doug monta sur l’estrade de la cheminée – il paraissait tout petit à côté, et pendant une seconde Matt eut la désagréable impression que c’était une gigantesque bouche noire prête à l’engloutir.
— S’il vous plaît ! fit Doug en levant les bras.
La clameur retomba et les têtes pivotèrent dans sa direction.
— Qui est de garde sur le pont ? demanda-t-il.
Un garçon noir assez costaud se pencha pour répondre :
— C’est Roy. C’est le seul dehors, tous les autres sont là.
Doug approuva.
— Bien, dit-il. Silence, s’il vous plaît ! Nous allons commencer. Nous avons plusieurs points à aborder, mais d’abord, je voudrais vous présenter notre nouveau venu. Enfin, il est parmi nous depuis cinq mois mais…
À cet instant Matt se redressa. Il ne s’était pas attendu à cela.
– … Il s’appelle Matt, je vous demande de bien vouloir l’accueillir comme il se doit.
Sur quoi, les soixante-quatre personnes assises en bas se mirent à frapper en cadence le fond de leur verre sur la table. Un puissant martèlement envahit la grande salle et Matt se sentit minuscule. Il dévala les marches en saluant brièvement l’assemblée, et Doug lui fit signe d’aller s’asseoir.
Les joues en feu, Matt repéra une place à côté de Tobias et s’y installa, tête basse.
— Quelle entrée fracassante ! lui murmura Tobias.
— La honte. Tu sais ce qu’on fait ici ?
— Comme d’habitude : on s’organise pour les prochains jours. On va définir les tours de garde, les corvées, etc.
Doug abordait un problème de fuite dans un toit, et demandait des volontaires pour réparer. Les plus vieux répondaient. Les tâches s’organisaient, Matt s’aperçut que les plus jeunes effectuaient l’élagage, tandis qu’on réservait la garde et la pêche aux Pans les plus âgés. Les filles étaient traitées à l’égal des garçons, ce que Matt ne manqua pas de souligner. Tobias lui répondit en chuchotant :
— Au début, c’est vrai qu’on donnait toujours la cuisine ou le linge, ce genre de trucs, aux filles. Mais un groupe d’entre elles s’est révolté et a demandé à faire comme les garçons. Bien sûr, tout le monde n’était pas d’accord, Doug le premier. Alors on les a mises à l’essai et… elles font au moins aussi bien que nous, alors on ne fait plus de différence. Ça nous a servi de leçon.
Doug distribua les autres missions et termina par une remarque singulière :
— Vous êtes plusieurs à venir me voir depuis un mois déjà, pour me parler de problèmes de fièvres, de troubles de la vision. Je voudrais rassurer tout le monde. Il ne s’agit pas de maladie, celles et ceux qui sont concernés vont mieux… et… euh, la situation est sous contrôle.
Matt n’eut aucune difficulté à percevoir le trouble de Doug. Il n’avait pas encore entendu parler de cette histoire mais elle semblait mettre le jeune blond dans une position inconfortable.
— Bref, je laisse la parole à Ambre qui voudrait vous en toucher deux mots.
Le battement des verres sur les tables servait d’approbation générale, Matt le comprit en voyant chacun s’y adonner en hochant la tête.
Doug céda la place à la jolie blonde aux reflets roux. Matt put enfin la contempler tout son saoul. Elle était aussi jolie que dans son souvenir vaporeux. Grande et fière, elle s’adressa en balayant tout l’auditoire d’un regard :
— En effet, nous sommes de plus en plus nombreux à manifester des changements ces derniers temps. Ne me demandez pas de vous l’expliquer, mais j’ai de bonnes raisons de croire que c’est en relation avec la Tempête. Je pense que nos organismes doivent s’adapter à ce nouveau monde. Nous avons eu la chance de ne pas être transformés, comme certains adultes, en Gloutons, mais il est probable qu’une force dans l’air est responsable des modifications des molécules de la végétation, ce qui explique tous ces changements. Nous y sommes peut-être sensibles.
— Une scientifique cachée dans le corps d’une ado ? plaisanta Matt.
— Elle aussi c’est une futée ! affirma Tobias.
— Elle est sympa ? demanda Matt qui ne parvenait pas à décrocher son regard de la jeune fille.
— Je sais pas trop. Elle ne cause pas d’elle. Je dirais même qu’elle est… plutôt froide.
Matt fut déçu, ce n’était pas l’impression qu’il en avait eue. Tu étais dans un état comateux ! s’entendit-il penser.
— Quoi qu’il en soit, je vous demande de ne pas hésiter à venir me voir si vous percevez des altérations en vous. Doug a déjà beaucoup de choses à gérer, alors nous nous sommes mis d’accord pour que ce soit moi qui vous entende à ce sujet. Vous savez où me trouver.
À nouveau les verres se mirent à tonner sur les tables. Tandis que tout le monde se levait pour sortir dans un brouhaha général, plusieurs garçons et filles vinrent saluer Matt pour lui souhaiter la bienvenue. Matt les remercia tous, jusqu’à ce que Ambre surgisse devant lui. Elle était à peine plus petite que lui, ce qui n’était pas peu dire puisqu’il mesurait un mètre soixante-dix à seulement quatorze ans.
— Heureuse de te voir enfin sur pied, fit-elle en guise de salut.
L’unique sujet de conversation qui vint à l’esprit de Matt fut de s’intéresser à ce qu’elle avait été avant la Tempête :
— Merci. Tu viens d’où ? Ta ville d’origine, je veux dire.
Ambre fronça les sourcils. Elle toisa Tobias comme s’il était responsable et lança à Matt :
— On ne parle plus de ces choses-là. C’est devenu impoli, on ne te l’a pas dit ?
— Ah, non. Désolé. (Il s’empressa d’ajouter avant qu’elle ne décide de partir :) Merci d’avoir veillé sur moi pendant mon coma.
— Ce n’était pas un coma ordinaire, nous avons tous eu peur que tu n’en sortes jamais.
— Tu as l’air drôlement calée en sciences.
Elle prit le temps d’y réfléchir en plissant les lèvres.
— Je suis cartésienne, je crois. J’aime apprendre comment marchent les choses, c’est tout. Appelle ça de la curiosité. D’ailleurs, tu n’aurais pas des connaissances particulières toi aussi ? En physique ou en biologie…
— C’est au sujet de ces maladies dont Doug et toi parliez tout à l’heure ?
— Il ne s’agit pas de maladies. Je cherche à comprendre, c’est tout ; et en l’occurrence j’aurais besoin d’informations sur la physique.
— Dans les bibliothèques du Kraken, tu pourrais trouver ton bonheur. Et ça tombe bien, Tobias et moi avions prévu de nous y promener ce soir, on pourrait t’aider.
Tobias dévisagea son ami qui improvisait.
Le visage d’Ambre s’illumina :
— Excellente idée ! Retrouvons-nous ici dans une heure, je dois repasser à l’Hydre.
Lorsqu’elle se fut éloignée, Tobias guetta Matt.
— Elle te plaît, c’est ça ? devina-t-il.
— Mais non, ne dis pas n’importe quoi. Je me suis dit que c’était l’occasion de mieux la cerner.
Très peu convaincu, Tobias grogna.
— Je me demande ce qu’on va faire à cette heure-là dans une bibliothèque ! Des fois tu as de ces idées, je te jure !
— Tu avais entendu parler de cette histoire de maladies ?
— Vaguement. Certains en ont peur, surtout que le dernier Long Marcheur nous a informés que c’était pareil dans le site qu’il venait de visiter. Des maux de tête, des fièvres, ça finit par passer mais ça fout les jetons. Du coup une rumeur est née : et si les Pans étaient à leur tour en train de changer ? Des hommes sont devenus des Gloutons alors pourquoi pas nous ?
— Quelle horreur ! grimaça Matt. Tu en as, toi, des maux de tête… ?
— Non, et je croise les doigts pour que ça n’arrive pas !
Ils marchèrent en direction des chambres, le temps d’attendre Ambre. En chemin, Matt leva l’index :
— Dis, je voulais te demander : comment fait-on pour avoir l’heure, maintenant ?
Tobias désigna une vieille horloge en bois dans un angle de la salle.
— Les mécanismes à aiguilles qu’il faut remonter marchent encore ! Ce sont les systèmes électriques ou à piles qui sont détruits.
— Et les voitures ?
— Plus aucune trace. Elles ont fondu jusqu’à se dissoudre dans des mares pleines de reflets métalliques. Maintenant tout est recouvert de végétation. Même les villes sont méconnaissables, on dirait des ruines vieilles de mille ans !
Et pendant qu’ils bavardaient, ils ne remarquèrent pas un adolescent qui les guettait avec intérêt depuis un renfoncement de la grande salle. Il les épia jusqu’à ce qu’ils disparaissent à l’étage, puis il s’enveloppa dans une cape grise et sortit dans la nuit.